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Mauvaises langues et langues bonnes


À 14h, ce lundi, elles étaient 11.800. 11.800 personnes à avoir signé la pétition publique n°698 «Lëtzebuerger Sprooch als 1. Amtssprooch an Nationalsprooch gesetzlech fir all Awunner zu Lëtzebuerg festzeleeën» («Décider de la langue luxembourgeoise en tant que première langue officielle et en tant que langue légale pour tous les habitants du pays») ouverte à la signature sur le site de la Chambre des députés depuis tout juste une semaine.


C’est, pour le moins, à un véritable déferlement que l’on assiste en ligne, alors que la date de clôture de la période des signatures court jusqu’au 24 octobre prochain. Quel que soit le nombre final – forcément record – de signataires de cette pétition introduite par un certain Lucien Welter, le seuil des 4.500 nécessaire à l’organisation d’un débat public au sein de la commission parlementaire ad hoc est évidemment largement atteint. Il y sera de nouveau question de la place de la langue luxembourgeoise dans la société.


Les passions qui avaient entouré le référendum de juin 2015 et la délicate question du droit de vote des étrangers – autrement dit une voie royale d’intégration y compris pour une large frange de la population ne maîtrisant pas le luxembourgeois – semblaient s’être apaisées. Pour autant, le projet de réforme de la nationalité luxembourgeoise, déposé par le ministre de la Justice en mars dernier, n’avait pas manqué de faire grincer quelques dents.


Formidable complexité du sujet


Il ne remettait nullement en question le niveau exigé de compétence linguistique dans le processus d’obtention de la nationalité, quand bien même le niveau d’expression et de compréhension de la langue requis «est encore nettement insuffisant pour prendre part efficacement à la vie civique et politique luxembourgeoise», comme l’expliquait dans son avis la Chambre des fonctionnaires et employés publics, justifiant ainsi le fait que «la maîtrise de la langue luxembourgeoise devrait être maintenue comme principale condition d’accès à la nationalité luxembourgeoise».


À l’opposé, la Chambre de commerce, dans son propre avis rendu le même jour, avait insisté sur le fait que la langue luxembourgeoise «ne peut et ne doit pas constituer un facteur d’exclusion alors que dans de très nombreux secteurs professionnels, elle n’est que peu utilisée».


Ces deux avis suffisent, à eux seuls, à illustrer la formidable complexité du sujet et la grande difficulté pour la langue luxembourgeoise à trouver sa place dans une société multiculturelle où près de la moitié de la population résidente ne possède pas la nationalité de son pays d’accueil. Le genre de situation où il est parfois préférable de tourner sa langue sept fois dans la bouche avant de s’exprimer sur le sujet.


La langue luxembourgeoise «ne peut et ne doit pas constituer un facteur d’exclusion»

À la fin du 19e siècle, 30 des 32 députés siégeant à la Chambre avaient voté, en 1896, pour un rejet catégorique de l’utilisation du luxembourgeois dans l’enceinte du Parlement. Autre siècle, autres mœurs… Il est vrai qu’à cette époque, on parlait d’un «patois» et non pas d’une langue. N’oublions pas que le luxembourgeois n’est devenu «langue nationale» que par la loi du 25 janvier 1984 sur le régime des langues, qui fut le premier texte officiel sur la question depuis un arrêté royal grand-ducal datant de… 1834.


«Nationale», donc, mais pas pour autant «officielle». «La langue nationale des Luxembourgeois est le luxembourgeois», stipule l’article 1er de cette loi, alors que le texte indique ensuite que les actes législatifs et leurs règlements d’exécution sont rédigés en français (la version française faisant foi en cas d’accompagnement du texte par une version traduite dans une autre langue) et qu’en matière administrative, contentieuse ou non contentieuse, et en matière judiciaire, il peut être fait usage des langues française, allemande ou luxembourgeoise.


Jamais dans l’Histoire de l’humanité des chiffres n’ont fait taire des lettres


Aussi paradoxal que cela puisse-t-il paraître, ce trilinguisme inscrit dans le marbre constitue, sans nul doute, l’un des piliers de base d’une identité nationale qui aurait bien plus à pâtir d’une restriction de fait à la seule langue luxembourgeoise.


L’évolution démographique et sociétale du pays ne penche nullement en faveur d’un rétrécissement vers la population autochtone, mais bel et bien d’un vaste élargissement porté par un solde migratoire conséquent et appuyé par un flux conséquent de travailleurs frontaliers.


Et même si statistiquement, elle aura certainement un peu moins de poids, la langue luxembourgeoise aura toujours sa place dans le pays. Elle y est enracinée et n’a pas vocation à en être arrachée ni à devenir une langue morte. Jamais dans l’Histoire de l’humanité des chiffres n’ont fait taire des lettres, et les mauvaises langues n’auront jamais raison des langues bonnes pour la loi.


Vouloir, comme le souhaitent les signataires de cette pétition, imposer le luxembourgeois comme langue «officielle» (et non plus seulement «nationale») utilisée préférentiellement pour tous les actes administratifs relève donc davantage d’une regrettable poussée urticante de populisme mal placé, sans même se pencher, à ce stade, sur la très grande difficulté technique et logistique de la mise en œuvre de telles dispositions.


Le Luxembourg a certainement d’autres combats plus forts à mener en matière d’intégration et de «mieux vivre». Et cette pétition ne constitue certainement pas la meilleure façon d’y parvenir. Au contraire, elle montre combien le chemin sera encore long au sein de la population.



(article publié sur www.paperjam.lu)

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