• JMG

Le vestiaire


Essoufflé à s’en arracher la gorge, les poumons au bord des lèvres, il s’arrêta un instant, s’appuyant sur un arbre, à la recherche d’un peu d’air. Il entendait toujours, pas très loin de lui, toute l’agitation et les murmures de ceux qui étaient à sa poursuite. Il lui était pourtant impossible de savoir d’où venaient tous ces bruits qui commençaient à le rendre fou. Mais il n’avait pas le droit de craquer. Pas le droit de rendre les armes. Pas maintenant. Sa vie était en jeu.


Très tôt ce matin, alors que le soleil n’avait pas encore percé dans le lourd ciel plombé de grisaille, il avait été réveillé, lui et ses compagnons, par le fracas de la porte d’entrée volant en éclat et des fenêtres pulvérisées. L’attaque avait été coordonnée et venait de plusieurs fronts à la fois. À l’intérieur de la demeure où tous se sentaient pourtant protégés et à l’abri, ce ne fut rien d’autre qu’une effroyable panique. Bon nombre de ses amis s’étaient fait prendre sur place, sans même avoir eu le temps de vraiment se rendre compte de ce qui se passait. Le commando avait été d’une redoutable efficacité…


Il avait eu la chance d’en réchapper. Mais combien de temps allait durer ce sursis ? D’abord caché tout au fond de la cour, parmi les poubelles, il avait attendu quelques minutes que les choses se calment. Il n’avait rien vu, mais ses oreilles résonnaient encore des cris de ses camarades d’infortune se faisant prendre, les uns après les autres. Sans le moindre ménagement, à entendre certains hurlements qui auraient pu lui glacer le sang encore un peu plus si la température à l’extérieur n’avait pas avoisiné les moins huit degrés.


Les issues n’étaient guère nombreuses. Il avait choisi la voie des airs en s’agrippant à une gouttière afin de fuir par les toits. Mais en redescendant, à quelques pâtés de maison de là, il était tombé sur une patrouille qui l’avait immédiatement pris en chasse. Et depuis cet instant, il courait éperdument, pour ne pas se faire prendre. Pour simplement rester en vie.


Mais seul contre tous, cette fuite était vouée à l’échec. Il réussit à garder l’espoir quelques heures, jusqu’à ce qu’un patrouille vienne finalement le cueillir au pied de l’arbre contre lequel il s’était appuyé quelques instants pour reprendre son souffle. Il n’avait même pas cherché à lutter et s’était rendu, épuisé de cette vaine lutte.


Jeté sans ménagement à l’arrière d’un fourgon grillagé, il se retrouva en compagnie de cinq autres hommes et de trois femmes, tous entassés dans un espace à peine suffisant pour eux neuf. Personne ne parlait. Tous ne savaient que trop bien ce qu’il adviendrait d’eux une fois que la camionnette arriverait à destination. Mais personne n’osait se l’avouer vraiment.


Après deux bonnes heures de route, il furent jetés sans ménagement en dehors de la camionnette. Le soleil était au zénith mais ne parvenait pas réchauffer l’atmosphère sibérienne de l’instant.


Devant eux ne se dressait rien d’autre qu’un immense bloc de béton, sans la moindre fenêtre. Juste quelques cheminées en guise d’ouverture vers l’extérieur. Et, tout de même, une seule et unique entrée, encadrée par deux petites guérites. Il était facile d’imaginer les deux cerbères veillant au grain à l’intérieur.


Il était impossible, en revanche, d’imaginer le spectacle d’horreur à l’intérieur. Le long d’interminables couloirs carrelés de couleur beige se dressaient, à perte de vue, des cages métalliques fixées sur des murs. Dans ces cages, des hommes et des femmes, enfermés, individuellement, nus. La température ambiante, qui devait être d’environ 25 degrés, rendait cette nudité largement supportable. Ce devait être là la seule chose de vraiment tolérable dans cet hallucinant décor d’enfer.


Se dirigeant vers la salle où chacun allait devoir se dévêtir avant d’être enfermé vers sa dernière demeure, le groupe des neuf passa devant une pièce à la paroi vitrée. Sur la porte d’entrée, un simple écriteau indiquait «Vestiaire». À l’intérieur, suspendues sur d’immenses cintres, des peaux humaines, parfaitement bien découpées, comme autant de combinaison intégrales de ski, étaient nettoyées, séchées et chamoisées.


Le monde animal est vraiment sans pitié. Sur cette planète où zibelines et visons règnent désormais en maître, l’espèce humaine n’est pas protégée au point, aujourd’hui, d’être potentiellement, en voie d’extinction. Purement et simplement. Cela rend la peau des hommes et des femmes toujours plus luxueuse et son trafic toujours plus lucratif.


Et peu importe si la SPEH (Société protectrice des êtres humains) s’émeut régulièrement de ce massacre organisé.



Image: Marcel / Pixabay

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