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Destins et capitaux croisés


Qu’ils soient allemands, belges, français, américains ou qataris, les capitaux étrangers ont toujours alimenté l’économie luxembourgeoise, bien avant les premiers hauts-fourneaux. Terre de croisement par excellence, le Grand-Duché a toujours su tirer profit de ces apports financiers pour se développer, parfois au-delà de toute espérance. Quitte à en perdre un peu de son identité propre…


L’été 2010 venait à peine de commencer. Comme annoncé 15 mois plus tôt, le site de production de faïenceries de Villeroy & Boch au Rollingergrund cessa définitivement toute activité le 30 juin, laissant sur le carreau quelque 230 personnes. Un peu moins de deux ans après le séisme provoqué par la faillite de la banque d’affaires américaine Lehman Brothers et l’onde de choc baptisée «crise économique et financière» qui ont suivi, cet événement eut une portée symbolique et émotionnelle qui dépassa largement celle des autres «mauvaises nouvelles» dont la place fut alors régulièrement témoin.


Car avec la disparition de l’usine de Villeroy & Boch – seule l’activité commerciale étant préservée à deux pas du château de Septfontaines – c’est tout un pan de l’histoire industrielle et, au-delà, de l’économie du Luxembourg qui est touché. Il faut dire que plus de 240 ans plus tôt, en 1767, la faïencerie, créée par François Boch et alors dirigée par ses fils Pierre-Joseph et Jean-François, se vit décerner le titre de «Manufacture impériale et royale» par l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche (le Luxembourg étant à cette époque intégré dans les Pays-Bas autrichiens).


Industrie historique donc, mais qui n’a de luxembourgeois que la localisation géographique. François Boch était français, établi à Audun-le-Tiche. Et Nicolas Villeroy, avec qui il créa, en 1836, l’enseigne qui porte leurs noms, était également français, né à Metz.


Cet exemple, parmi les plus anciens dans l’histoire du pays, illustre à merveille le contexte économique forcément particulier d’un Luxembourg dont l’histoire est très jeune – le pays, une première fois dessiné par le Congrès de Vienne de 1815, n’est devenu indépendant que suite au Traité de Londres en 1839 – et la géographie très exiguë (deux fois et demie plus petit que le département de la Moselle, par exemple).


En proie, tout au long des siècles précédents, à de nombreuses convoitises politico-militaires et trimballé entre les royaumes au fil des alliances et des mariages, le Grand-Duché a également su attirer, dès ses premières années d’existence, les capitaux lui permettant de se lancer de plain-pied dans l’ère moderne.


Car au milieu du 19e siècle, le Luxembourg est un pays à très forte dominance agricole et relativement sous-développé par rapport à ses proches voisins. C’est une des raisons qui amena, d’ailleurs, plus d’un tiers de la population à émigrer hors du pays – principalement vers le continent américain – pour fuir cette pauvreté générale.


C’est tout d’abord d’outre-Moselle que les premiers investisseurs sont venus. Et pour cause: dès 1842, le Grand-Duc Guillaume 1er intégra le Zollverein, l’union douanière allemande mise en place huit ans plus tôt.


Si l’une des toutes premières banques de la Place, la Maison de Commerce et de Banque Wagner & Schoeman, avait ses origines à Trèves, la création de la Banque internationale à Luxembourg, en 1856 (la même année que la Banque et Caisse d’Épargne de l’État, 100% nationale), marqua un tournant dans le paysage.


Affinités germaniques


Calquée sur le modèle de la banque allemande de Saxe-Weimar, l’«Internationale Bank in Luxemburg» fut ainsi portée sur les fonts baptismaux le 8 mars 1856 avec un capital de 40 millions de francs détenu principalement par Raphaël Erlanger, banquier à Francfort (40 %), Abraham Oppenheim et Schaaffhausen’scher Bankverein à Cologne (16 % chacun).


Elle fut rapidement un élément clé de l’économie luxembourgeoise, accordant des crédits à de nombreuses entreprises du pays, soutenant ainsi leur développement, et contribuant à l’expansion du réseau ferroviaire du pays, dont la Société royale grand-ducale des chemins de fer Guillaume-Luxembourg fut l’un des pionniers. Les premières lignes furent inaugurées en 1859. L’adhésion du Luxembourg au Zollverein permit également à de nombreuses firmes belges ou françaises d’établir au Luxembourg une tête de pont pour attaquer les marchés germaniques. Parmi les plus remarquables, on peut citer la marque de liqueur Cointreau ou encore les champagnes Mercier qui installèrent des caves dans le quartier gare.


Intérêts belges


Le développement de la sidérurgie fut également porté par des capitaux internationaux, majoritairement allemands (surtout après 1871), venus de la Ruhr. Des sociétés telles que La Deutsch-Luxemburgische Bergwerks- und Hütten-AG ou encore la Gelsenkirchener Bergwerks AG ont fortement influencé les développements technologiques de pointe. À la veille de la Première Guerre mondiale, près des deux tiers de l’appareil productif sidérurgique sont contrôlés par des sociétés allemandes.


Les investisseurs français et surtout belges ne furent certes pas en reste, mais leur importance passa généralement au second plan. Les racines de l’actuel groupe Paul Wurth, par exemple, sont belges (Eugène Muller, qui fonda la chaudronnerie du même nom, était originaire du Hainaut). Il en va de même pour la future Arbed où, aux côtés des Luxembourgeois Metz, Servais et autres Mayrisch, des grands industriels belges, tels Victor Tesch ou Gaston Barbanson, ont joué un rôle dirigeant stratégique.


De même, la Société industrielle du Grand-Duché de Luxembourg, établie en 1873 et qui, 10 ans plus tard, fut transformée en la Société de Mines et Hauts-fourneaux de Differdange, fut fondée, à l’origine, par la Banque de Belgique.


La Première Guerre mondiale va, évidemment, provoquer une brutale rupture dans le paysage économique du Luxembourg, qui sera occupé durant quatre années par l’Empire allemand. À la Libération, il n’est évidemment plus question de Zollverein et les biens allemands sont revendus. La Gelsenkirchener Bergwerks, par exemple, passe entre les mains d’un consortium luxembourgo-belgo-français, où l’on retrouve l’Arbed, la Banque de Bruxelles ou encore Schneider-Creusot. La Deutsch-Luxemburgische Bergwerks- und Hütten-AG, elle, est rachetée par la Société Générale de Belgique et la Société lorraine des Aciéries de Rombas, qui en font une nouvelle société : Hadir (Hauts-fourneaux et aciéries de Differdange – St-Ingert – Rumelange).

En coulisse, France et Belgique discutent d’une éventuelle mainmise d’un pays au cœur duquel éclate une grave crise institutionnelle allant jusqu’à la remise en cause de la monarchie, au point que la Grande-Duchesse Marie-Adelaïde abdiqua au profit de sa sœur Charlotte. La défiance alla si loin que libéraux et socialistes proclamèrent même une république aux premiers jours de 1919…


Du Zollverein à l’UEBL


Il faudra un référendum populaire, en septembre de cette année-là, pour asseoir de nouveau la légitimité de la monarchie, dont le maintien est approuvé par 80 % de la population. À l’occasion du même scrutin, les Luxembourgeois expriment le souhait de l’instauration d’une union économique avec la France. Mais celle-ci, en 1920, décida de ne pas y donner suite et poussa le Grand-Duché à se tourner vers l’autre grand voisin belge. C’est ainsi que fut établi, après un an de difficiles négociations, l’Union économique belgo-luxembourgeoise (UEBL), établi pour une durée initiale de 50 ans, que d’aucuns considérèrent à l’époque comme un premier pas vers une intégration pure et simple du Grand-Duché au sein de la Belgique.


D’ailleurs, parmi les décisions prises côté belge, il y eut cette volonté d’assimiler « en tous points » les Luxembourgeois aux Belges dans les services administratifs et judiciaires de la colonie belge du Congo… Plusieurs dizaines de Luxembourgeois y devinrent d’ailleurs fonctionnaires, non sans avoir dû se faire naturaliser belge au préalable.


Cette UEBL établit également un système monétaire « mixte » pour le Luxembourg, où coexistent un franc luxembourgeois et un franc belge, ce dernier s’installant progressivement dans l’économie luxembourgeoise.


C’est également au lendemain de la Première Guerre mondiale qu’une autre « grande » banque de la place voit le jour : la Banque Générale du Luxembourg, créée en 1919 par la Société Générale de Belgique, en partenariat avec des associés belges et luxembourgeois. Son siège social se trouva d’abord à Arlon et le bureau central à Luxembourg. Ce n’est qu’en 1935 qu’elle « déménagea » au Grand-Duché.


Cette période est également marquée de quelques étapes clés dans le développement économique du pays, avec la création des deux principales compagnies d’assurances du pays, La Luxembourgeoise (1921) et Foyer (1922) ; l’avènement de la Cegedel (1928), qui prit en charge le vaste chantier d’électrification du pays ; celui de la Bourse de Luxembourg (1929) ou encore la création de la Société luxembourgeoise d’études radiophoniques (1929), ancêtre de la CLT instituée deux années plus tard.


La dépression des années 30 toucha évidemment le pays, mais son secteur sidérurgique, désormais principalement contrôlé par des capitaux belges et français, est globalement bénéficiaire. En 1937, les activités sidérurgiques, catalyseur du décollage économique du pays au 19e siècle, représentaient plus d’un quart de la valeur nationale du pays, soit le plus fort « contributeur » de cette richesse nationale. Ce sera encore le cas au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, au sortir de laquelle l’économie nationale est plutôt mal en point. Dans les années 60, le Luxembourg est encore le 7e producteur mondial d’acier.


L’élan américain


On peut aisément imaginer que l’élan qui guida la reconstruction du pays favorisa l’émergence d’une nouvelle approche économique, notamment tournée outre-Atlantique. Goodyear fut la première firme made in USA à s’établir au Luxembourg à la fin des années 40 et commença l’exploitation sur le site des anciennes forges de Colmar-Berg. L’entreprise prit une telle importance qu’il devint le deuxième employeur privé du pays après l’Arbed. Peu importe si c’est « par défaut » que le manufacturier américain choisit de s’établir au Luxembourg, seul pays qui n’avait pas d’industrie pneumatique « locale » à préserver, comme la France avec Michelin, la Grande-Bretagne avec Dunlop, les Pays-Bas avec Vredestein, l’Allemagne avec Continental ou l’Italie avec Pirelli.


Cette implantation marqua, symboliquement, le point de départ d’une politique de diversification économique qui mit pourtant une dizaine d’années avant de prendre une tournure concrète par la création en 1959 du Board of industrial development (BID), spécifiquement créé pour attirer des investissements et des activités industrielles américaines à Luxembourg. Son succès sera immédiat, puisqu’on lui doit les arrivées, pêle-mêle, de DuPont de Nemours, Monsanto, Bay State et bien d’autres… Durant les trois années de son existence, le BID initia la création de plus de 10.000 emplois dans le pays. Une « flambée » qui inquiéta quelques acteurs « locaux », à commencer par l’Arbed, dénonçant le danger d’un assèchement de la source de main-d’œuvre et, par effet mécanique, d’une flambée des salaires. Un raisonnement qui eut raison du BID dès 1962.


Pendant ce temps-là, la place financière, qui ne portait pas encore vraiment ce nom, ne comptait qu’une vingtaine de banques. Mais elle aussi se trouvait au commencement d’une formidable expansion qui a dépassé toutes les attentes, au point de faire du Luxembourg un centre financier international de premier plan, au bénéfice de quelques opportunités bien saisies. À commencer par la création d’un marché euro-obligataire au milieu des années 60, suite à la décision des Américains de taxer les titres obligataires étrangers achetés par les résidents. L’absence de banque centrale nationale au Luxembourg attira rapidement bon nombre « d’euro-banques » internationales. En 1975, la Place comptait alors plus de 75 établissements au moment où frappa la crise sidérurgique, qui fit définitivement basculer l’économie nationale dans l’ère tertiaire. Presque tous étaient des filiales ou des succursales d’établissements étrangers, les banques « luxembourgeoises » se comptant sur les doigts d’une main (BCEE, Raiffeisen, Fortuna).


L’institut national de statistiques, le Statec, recensait 1.213 « sociétés de services aux entreprises » occupant 6.000 personnes en 1985. Elles étaient plus de 8.000 en 2008 employant près de 55.000 personnes.


Vint ensuite l’essor de la banque privée et, parallèlement, de l’activité de fonds d’investissement – le Luxembourg ayant été, en 1988, le premier État de l’Union à transposer en droit national la directive européenne OPCVM (sur les organismes de placement collectif à valeur mobilière) qui « boosta » encore davantage le secteur. Au milieu des années 90, plus de 220 banques étaient recensées au Luxembourg, mais aussi plus de 13.000 sociétés régies par le statut holding créé en… 1929, qui alimentèrent autant l’économie de services (avocats, fiduciaires, cabinets de conseil et d’audit) que les fantasmes et les critiques venus des pays étrangers.


Une décennie vertigineuse


C’est également la crise sidérurgique du milieu des années 1970 qui poussa le gouvernement à faire « renaître » le BID, sous la forme d’un « Board of economic development », aux ambitions internationales plus larges que les seuls investisseurs américains. Présidé par le Grand-Duc héritier (d’abord Henri à sa création en 1975, puis Guillaume depuis 2000), il n’a eu de cesse, depuis, de tenter de convaincre les grands groupes internationaux étrangers – et principalement d’autres continents – d’établir au Luxembourg leur tête de pont européenne. Une politique largement payante, en particulier ces dernières années dans le domaine des technologies de l’information et des communications (eBay, Amazon, etc.).


Cette dernière décennie a, du reste, été particulièrement animée, avec un certain nombre de changements capitalistiques majeurs qui ont touché quelques-uns des acteurs clés de l’économie : la Bil devient franco-belge (groupe Dexia) et la centrale de règlement-livraisons Cedel, créée au début des années 1970 par un consortium international de banques, passe sous pavillon allemand en étant intégrée dans Deutsche Börse Group (2000) ; RTL subit le même sort en 2001, sous le contrôle du groupe Bertelsman ; la SES (Société européenne de satellites), créée en 1986 avec neuf investisseurs privés européens et deux établissements publics luxembourgeois (la BCEE et la SNCI), prend une dimension globale en absorbant l’opérateur américain GE Americom (2001) ; Arbed fusionne avec les Espagnols d’Aceralia et les Français d’Usinor pour devenir Arcelor (2002), avant qu’Arcelor ne fusionne avec les Indo-Néerlandais de Mittal Steel pour devenir ArcelorMittal (2006) ; la BGL passe dans le giron du groupe belgo-néerlandais Fortis (2005)… La liste n’est pas exhaustive, loin de là.

Dans le même temps, un fleuron historique de l’industrie « 100 % luxembourgeoise », l’imprimerie Victor Buck, devenue Qatena en 2008, annonce la fermeture de son site historique de Leudelange en 2009, ne conservant plus qu’un site en... Slovaquie.


Capitaux maison


L’économie est mondialisée, globalisée. Le Luxembourg l’est aussi. Si le drapeau tricolore flotte encore sur bon nombre de frontispices et si le portrait du Grand-Duc et de la Grande-Duchesse trône encore fièrement dans certaines salles d’accueil, l’influence des décideurs économiques et politiques luxembourgeois est allée en s’amenuisant en même temps que s’est bâtie la richesse exceptionnelle d’un pays dont les taux de croissance dans les années 1990-2000 ont eu de quoi rendre jaloux les États voisins.


Il reste bien ça et là quelques investisseurs nationaux soucieux de préserver la richesse économique du pays – et, accessoirement, y trouver un intérêt financier – comme le groupe d’investisseurs Saphir capital partners qui a « sauvé » le site de la Brasserie Diekirch ou encore des investisseurs de type private equity (Sting, Luxempart, Rollinger, Mangrove…).


Mais les centres de décision sont de moins en moins souvent in house et la dépendance de l’économie nationale vis-à-vis des investisseurs étrangers n’a jamais été aussi importante qu’aujourd’hui. Trop, peut-être ?


En faisant main basse sur les banques KBL et Bil et en prenant 35 % du capital de la compagnie de fret Cargolux, le tout en l’espace de moins de deux ans, les investisseurs qataris ont fait une entrée fracassante dans l’économie nationale et pourraient bien ne pas en rester là. Mais ils n’ont fait que surfer sur la vague d’un mouvement perpétuel de flux de capitaux vieux de plus de deux siècles. Seule ne change, finalement, que l’origine de ces flux.



(Article publié dans Paperjam)

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