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Un héros ordinaire


Généralement, on ne naît pas héros. On le devient. Bien souvent, cela vous tombe dessus sans crier gare et ça vous fait changer votre vie du jour au lendemain. Sans avoir rien demandé ni cherché.


Mais chez les Pogorovski, la condition de héros est quasi-génétique: on ne le devient pas, on naît ainsi. Et Dimitri doit faire avec, lui qui, depuis les premières gorgées de ses biberons, a toujours été abreuvé des récits de ses glorieux ancêtres. Au point d’avoir fini par en faire une intolérance, comme d’autres peuvent être allergiques au gluten ou aux fruits à coques. Sans hésiter, «Je ne suis pas un héros» de Balavoine lui parle plus que «Heroes» de Bowie.


Il faut dire que la liste des héros familiaux est longue comme une traîne de robe de mariée aristocratique. Dans la famille Pogorovski, je voudrais le plusieurs fois arrière-grand-père, Igor. Exilé de Russie peu après que Napoléon s’y fut embourbé, il s’était engagé quelques années plus tard dans l’Armée royale française où il se fit souvent remarquer par de hauts faits d’armes qui lui valurent de régulières médailles et citations. Il eut droit à des funérailles nationales.


Son petit-fils, Sacha, lui, fut un as de l’aviation française lors de la Première Guerre mondiale, collectionnant les cocardes allemandes collées sur la carlingue de son Morane-Saulnier, souvenirs d’autant d’appareils ennemis abattus. Sa poitrine fut aussi ornée de bon nombre de médailles.


Et puis il y eut Oleg, le neveu de Sacha, qui fut un des premiers à rejoindre de Gaulle à Londres en juin 1940. Il s’illustra également dans les airs au sein des escadrons des Forces aériennes françaises libres. La patrie lui en fut reconnaissante.


Pas de quoi, pour autant, susciter chez Dimitri une quelconque admiration sans bornes. Jamais il n’est tombé en pâmoison devant les photos-souvenirs et les tableaux remplis de médailles qui décorent le grand salon de la maison familiale. Cela ne lui a inspiré à aucun moment la moindre fascination, ni même envie. Au grand dam de ses parents, fiers de leurs aïeux, il n’y prêta vraiment jamais attention, préférant admirer quelques reproductions de grandes toiles de Maître, disposées avec goût sur bon nombre d’autres murs.


Quitte à aller au bout de son aversion, Dimitri décida bien vite de se laisser pousser les cheveux pour se démarquer de la rigueur capillaire militaire. Il choisit ensuite de se lancer dans de vraies études, intimement persuadé que «quand on veut, on peut». Que voulait-il? Choisir une voie scientifique: Math Sup’, Math Spé’ puis École Nationale d’aviation civile. Il avait, très tôt dans son enfance, voué une passion pour les gros avions, vibrant bien davantage devant le fuselage tout en doux arrondis d’un Airbus ou d’un Boeing que celui plus ciselé et agressif d’un Rafale ou d’un F-16 Fighting Falcon. Voler oui, mais pas pour aller guerroyer. Devenir pilote de ligne lui coûta évidemment quelques centimètres de cheveux, mais lui ouvrit les portes d’une carrière où il put parcourir le monde entier, de long en large, sans jamais rien faire de travers.


Ce jour-là est un jour comme les autres. 10h05, aéroport de Dubaï, destination Djibouti. Un peu moins de trois heures de vol en perspective, par une belle journée printanière éclairée d’un soleil éclatant. Pas un seul duvet de nuage dans un ciel bleu azur. Température au sol: 25°. Des conditions idéales pour ce vol de routine. Un trajet que Dimitri pourrait presque faire les yeux fermés, après l’avoir pratiqué tant et tant de fois.


Sauf que ce jour-là, rien ne se passe comme d’habitude. Un soudain et violent orage non cartographié au moment d’approcher des côtes africaines; plusieurs coups de foudre frappant la carlingue; des instruments qui s’affolent; des alarmes qui se mettent à hurler et des voyants rouges à clignoter… ce n’est plus une cabine de pilotage, c’est une discothèque un soir de réveillon.


Très vite privé d’un de ses turboréacteurs, le géant d’acier que Dimitri tente tant bien que mal de maîtriser n’a guère plus que ses ailes pour l’empêcher de tomber. La perte d’altitude est vertigineuse, l’altimètre ne sait plus où donner de l’aiguille.


Au prix d’un effort physique presque surhumain, Dimitri parvient miraculeusement à redresser l’appareil et à le stabiliser, à moins de 3.000 pieds au-dessus du niveau de la mer. C’est-à-dire à peine 900 mètres... La première sueur froide est passée, d’autant plus que les nuages noirs zébrés d’éclairs qu’il vient de traverser sont désormais derrière et que l’horizon est de nouveau dégagé. Mais les paramètres sont formels: les moteurs sont trop endommagés et les instruments de vol trop déréglés pour imaginer pouvoir arriver jusqu’à Djibouti.


Aussi saugrenue soit-elle, une seule issue est en vue: un amerrissage forcé au large des côtes africaines, sans aucune autre assurance que celle de croire en sa bonne étoile. Cette perspective n’effraie pourtant pas plus que ça Dimitri, qui connaît par cœur l’extraordinaire exploit de Chesley Sullenberger et Jeffrey Skiles, pilote et copilote du vol US Airways 1549, obligés de se poser en plein hiver sur le fleuve Hudson à New York après avoir subi une grave avarie due à une collision avec des oiseaux.


Il a lu, relu et décortiqué le rapport du National Transportation Safety Board américain, au point d’être capable de reproduire, seconde par seconde, la séquence de pilotage qui amena l'Airbus A320 à glisser en douceur sur les eaux glacées quelques minutes après son décollage de LaGuardia. Il a vu et revu au moins 10 fois le film avec Tom Hanks tiré de cette aventure. Il maîtrise le sujet comme personne, peut-être mieux que les protagonistes eux-mêmes.


Mais cette fois-ci, le personnage principal, c’est Dimitri. Sous ses yeux, ce n’est pas l’étroit ruban d’une rivière urbaine, mais le détroit de Bab-el-Mandeb qui se profile. La «Porte des lamentations» qui sépare l’Afrique de la péninsule arabique et sert de jonction entre l’océan Indien et la mer Rouge. Une bande d’eau hyper fréquentée par les navires de fret, permettant ainsi d’imaginer un sauvetage rapide des passagers une fois l’avion «posé» sur l’onde. Car oui, Dimitri va se poser sur l’eau. Il n’envisage pas un seul instant une autre alternative.


L’approche est méthodique, empreinte d’un maximum de sang-froid et de maîtrise. Les mains crispées sur les commandes, les yeux rivés sur l’horizon, le jeune pilote semble presque à l’aise dans cet exercice inédit qu’il n’a même jamais répété avec les simulateurs dans lesquels il a passé tant et tant d’heures. Pourtant, avec 230 tonnes lancées à plus de 200 km/h entre les mains, la marge d’erreur du jeune pilote est nulle.


C’est à peine s’il prend le temps de cligner des yeux, de peur qu’une manœuvre essentielle lui échappe durant cette fraction de seconde d’obscurité. Devant lui, il ne voit plus que du bleu: celui du firmament et celui, un peu plus contrasté, de l’océan qui s’offre à lui. Comme un patchwork entre ciel d’encre et mer d’huile.


L’impact est imminent. Dimitri, accroché aux commandes de l’appareil, redresse une dernière fois son engin, légèrement, pour que le premier contact ait lieu sur la partie arrière du fuselage, au-delà des ailes.


Il est 12h48’32’’ lorsque le métal touche l’eau, transformée en béton à cette vitesse-là. Le bruit est terrifiant, comme une longue et interminable déchirure; les secousses très violentes; la décélération brutale… mais l’angle d’attaque donné à l’appareil par Dimitri est tel que le Boeing 787-8 parvient finalement bel et bien à glisser à la surface de l’eau sans planter le nez dans les vaguelettes, avant de s’immobiliser dans un silence assourdissant.


La chemise trempée, les tempes dégoulinant de sueur, Dimitri ferme les yeux un instant, pour savourer le moment présent, déchiré entre la fierté de son exploit et l’implacable réalité de ce nouveau statut de héros qu’il a tant exécré dans sa vie. Comme s’il lui fut finalement impossible d’en réchapper.



Ces quelques instants de solitude et de plénitude sont soudain interrompus par une voix. Celle de sa mère: «Allez, Dimitri, arrête ton jeu vidéo et descend manger, le déjeuner est prêt!»





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