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Réalité augmentée


Les photos du secrétaire d’État américain John Kerry en train de pédaler aux côtés de Jean Asselborn et d’Andy Schleck auront au moins eu le mérite d’apporter un peu de fraîcheur à une actualité qui, au contraire de la météo, en manque particulièrement. De Nice à Ankara, en faisant un crochet par Bâton-Rouge, la stupéfaction et l’horreur se côtoient sans cesse dans une macabre danse au tempo endiablé.


L’état d’urgence fait-il encore vraiment du sens lorsqu’un pays se sent autant en urgence d’État? L’incapacité désespérante avec laquelle le gouvernement français gère l’escalade de ce terrorisme insaisissable pose beaucoup plus de questions qu’elle n’a apporte vraiment de réponses.


Mais au-delà de ce constat d’impuissance qui va bien au-delà de la simple couleur d’un parti – il est très peu probable qu’un autre gouvernement, plus à droite (voire beaucoup plus), parviendrait à de meilleurs résultats –, c’est surtout la déliquescence du discours de la classe politique qui contribue à verser sur le feu de la douleur l’huile de la colère.


Alors que la campagne électorale française du printemps 2017 semble déjà commencée dans bon nombre d’états-majors politiques, la surenchère dans les intentions (louables en théorie) du tout-sécuritaire alimente plus que jamais débats et polémiques à l’heure où, bien au contraire, tout un pays est en souffrance de solidarité et de dignité.


C’est surtout la déliquescence du discours de la classe politique qui contribue à verser sur le feu de la douleur l’huile de la colère

Plus meurtrière, mais médiatiquement passée en arrière-plan, la tentative de coup d’État militaire que vient de vivre la Turquie suscite pourtant autant d’inquiétudes pour l’avenir immédiat, eu égard à la façon dont Recep Tayyip Erdoğan reprend «les choses en main», sous couvert d’une légitimité institutionnelle à sauver des griffes d’une armée et d’une magistrature hostiles. Le feu qui couve est d’un tout autre genre, mais n’en demeure pas moins aussi dangereux pour la démocratie, aux frontières d’une Europe dont les portes risquent fort de rester fermées un peu plus longtemps encore pour ce pays charnière entre le Vieux Continent et l’Asie.


Le soleil a beau daigner faire enfin quelques apparitions au-dessus de nos têtes, les regards et les pensées sont encore un peu embrumés. Les vacances, qui arrivent pour certains et sont déjà une réalité pour d’autres, contribueront forcément à éclaircir nos horizons individuels et parfois égoïstes. Comme pour ceux qui, flirtant avec une indécence indicible, se baignaient déjà sur la promenade des Anglais alors que les traces de sang sur les trottoirs n’étaient pas encore estompées.


Oui, bien sûr, la vie continue et chacun voudra refermer les plaies et chasser de son esprit les mauvaises pensées avec le même acharnement qu’ils chassent des Pokemon Go au coin de la rue. Mais quand la réalité augmentée en vient à se substituer à la réalité morose, c’est un signe qu’il est grand temps, aussi, de se reprendre: ne pas se laisser submerger par une peur forcément paralysante; ne pas se laisser non plus envahir l’esprit par les débordements des réseaux sociaux où circule tout et n’importe quoi, mais surtout, malheureusement, n’importe quoi; ne pas se laisser anesthésier, enfin, par des discours qui seront toujours plus radicaux, voire haineux envers «l’autre», celui qui ne pense pas ou ne mange pas comme il faudrait.


Augmenter sa propre réalité, la porter aux nues et en faire une ligne à suivre: c’est le minimum que l’on doit à ceux qui ne sont plus là pour le vivre et encore plus à ceux qui en sont meurtris dans leur chair. C’est aussi et surtout le minimum que l’on doit à nous-mêmes pour continuer à vivre et à exister dignement.


(article publié sur www.paperjam.lu)

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