• Michel Kemper

Le glossaire du Thiéfaine


Convenons que, dans ce que le chaud bise promeut comme «chanson» «pop», il n’y a pas péril en nos neurones. Comme un vocabulaire réduit à sa plus simple et rudimentaire expression, sans les nuances d’une élémentaire érudition… L’Homme de Néanderthal avait nul sans doute bien plus de mots que Jul et Gims réunis mais, n’ayant pas inventé la roue, le disque n’existait pas encore pour égayer les soirées au fin fond des cavernes.


A l’inverse, quelques auteurs-interprètes, quelques poètes aussi, sont d’une telle richesse qu’il est parfois, souvent, utile de compulser ses dictionnaires pour bien comprendre la subtilité, la quintessence de leurs vers. Certains même, à eux seuls, méritent un dictionnaire. Mieux : un glossaire.


Chose faite, et plutôt bien faite, en ce qui concerne Hubert-Félix Thiéfaine par cet «Exercice de simple éducation avec dix fois le mot paradis» qu’on doit au franco-luxembourgeois Jean-Michel Gaudron, un ancien journaliste qui rend ainsi hommage à «un artiste orfèvre du verbe», dont il savoure «chaque joyau depuis des décennies» par cette «exploration approfondie» qu’il qualifie au passage de «voyage périlleux».


Ce livre dont le dépôt légal est de juillet de l’an passé (c’est fou ce que la Poste lambine depuis qu’elle a abdiqué toute notion de service public en chemin) est d’une remarquable utilité. Un vocable inconnu, incongru, mystérieux dans une chanson de l’Hubert-Félix et vous mettez votre disque en pause, le temps d’en chercher son exacte définition dans ce «dictionnaire amoureux». Collimater, Moloch, Strychnine, Stupre, Meinhof (Ulrike Marie), Jacaranda, Déloquer, Défuncter, Benzos, Amour (Feux de l’), Histrion, Systole, Zinzoline… en tout 820 entrées, autant de portes pour mieux et plus encore pénétrer l’œuvre singulière du maître versificateur, du dentellier du mot qu’est Thiéfaine.


«S’aventurer dans les méandres de cet esprit tourmenté, dépouillé, se risquer à affronter les ricanements cyniques et confus de ses propres cellules nerveuses, c’est, assurément, se lancer dans une grande odyssée à plusieurs dimensions…» écrit en un intéressant et court préambule Gaudron pour qui «vouloir comprendre les textes d’Hubert-Félix Thiéfaine au détour de leurs moindres virgules et à l’ombre de leurs points de suspension revient bien souvent à s’accrocher à ses propres points d’interrogation». Comme c’est bien dit, de la part d’un «fan» qui se fait même typographe d’un verbe alambiqué, torturé, ponctué de mystères, de profondeurs insoupçonnées, abysses d’une création lumineuse, pointilliste et pointilleuse.


L’amateur de Thiéfaine se doit de posséder cet ouvrage aussi sûrement qu’il a déjà dans sa bibliothèque le Jours d’orage de l’ami Jean Théfaine et le «poésie et chansons» de Pascale Bigot. Et souvent s’y référer, au hasard d’une écoute, d’un mystère qui naît, d’une possible clef d’entrée à coup sûr référencée dans le trousseau qu’est ce Gaudron.


(photo Vincent Capraro)


(Article publié sur le site Nosenchanteurs)

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