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INEDIT - Autour de la parenthèse

Une nouvelle nouvelle...

J’ai eu une enfance de rêve. Un petit village de campagne, à quelques kilomètres d’une grande ville. Une maison avec un étage, posée en bordure d’un immense champ au bout d’une petite impasse d’un tranquille quartier résidentiel.


L’urbanisation galopante n’avait pas encore fait des ravages. Les terrains étaient encore vagues, tout comme le sont certains de mes souvenirs, et les espaces étaient verdoyants. Internet n’était pas né, pas plus que les réseaux sociaux. Nos réseaux étaient vraiment sociaux, eux.


C’était le temps de l’insouciance. Le temps où une seule main suffisait pour compter les chaînes de télévision (et encore, il y avait des doigts qui ne servaient même pas !). Le temps où les émissions pour jeunes étaient encore à peu près pédagogiques. Où les mangas n’avaient pas encore fait de dégâts dans nos chères têtes blondes. Le temps des mercredis après-midi passés entre copains, dehors, à chevaucher nos bicyclettes à la découverte du monde comme les pionniers américains sur leurs mustangs à la conquête du Grand Ouest. En ce temps-là, Groquick et Pépito étaient encore vivants.


Je ne dis pas que c’était mieux avant. C’était différent, c’est tout. D’autres valeurs. D’autres conceptions de la vie. Des amis qui n’étaient pas de simples pseudos listés sur un écran. Pas d’algorithme pour décider quoi lire ni quoi regarder. Des lettres écrites sur du vrai papier, avec un vrai stylo et des vrais timbres dentés, qui laissaient un goût étrange sur la langue quand il fallait les coller sur une enveloppe. Des téléphones à cadran, avec un fil en tire-bouchon et un gros écouteur sur l’arrière ; des appareils avec lesquels il fallait parfois recomposer le numéro depuis le début lorsqu’on se trompait sur le dernier chiffre…


Les années ont passé, et je ne me plains pas. Bien au contraire. Aujourd’hui, j’ai une vie de rêve. De celles qui rendraient jaloux n’importe qui en serait le témoin privilégié. Quelle que soit la météo, j’ai toujours l’impression qu’il fait beau et que mes journées sont teintées de couleurs pastel et douces. Quelle que soit l’actualité, j’y trouve toujours une source d’énergie et d’enthousiasme, garantis sans additifs ni conservateurs. Quel que soit le sens du vent, il souffle toujours pour me faire avancer, le spi tendu à l’extrême, comme s’il était prêt à se déchirer. Sauf qu’il ne se déchire jamais.


Les temps ont changé, bien évidemment. J’ai pris pas mal de centimètres. Des kilos supplémentaires aussi. Pour compenser, j’ai perdu quelques cheveux et quelques illusions en prime. Mais elles ne font pas le poids à côté du plaisir qui est le mien, au quotidien, d’être qui je suis devenu. Quand je me regarde droit dans les yeux à travers le miroir, je n’ai ni regrets, ni remords et encore moins de honte. Droit dans mes bottes de motard.


Car, oui, j’ai toujours un deux-roues, mais il y a désormais un moteur de 650 cm3 accroché entre mes jambes. C’est pratique, je vais partout avec. Parfois en ville, où je me faufile telle une anguille dans les flots de la circulation; parfois sur des routes plus rurales où je vois défiler des paysages abstraits que l’intensité du moment vécu au présent rend féérique leur perception à l’infini.


Me croirez-vous si je vous dis que j’ai même déjà aperçu des créatures fantastiques autour de moi? Des vaches aux teintes bariolées me paraissant improbables. Des oiseaux dont les ailes semblaient démesurément grandes et les becs horriblement carnassiers. Des rongeurs gros comme des mammouths. Des éléphants de toutes les couleurs, sauf rose. Car n’allez pas croire que j’abuse de liquides alcoolisés ou autres substances illicites: je vous jure que tout cela est vrai.


Partez simplement du principe que mon imagination et ma conception de la réalité qui m’entoure ont parfois tendance à en déformer peu ou prou les contours et les aspects. Voire l’odeur. Et cela vaut tout autant pour les choses que pour les êtres vivants. Comme ce ver de terre que j’ai vu traverser la route, avec un sac sur le dos (mais comment fait-il? Il n’a pas d’épaules!) suivi par six petit vermisseaux à skateboard (mais comment font-ils?? Ils n’ont pas de jambes!!).


D’aucuns m’imagineraient bien interné dans un quelconque établissement dit spécialisé. Je ne suis pas sûr que leurs traitements, pilules et autres électrochocs pourraient m’y être d’un grand secours. Surtout que si je me déplace à moto, c’est que je suis par ailleurs un bien piètre conducteur. Alors à quoi cela servirait-il de m’envoyer un courant électrique entre les tempes?


Peu m’importent les lazzis, les quolibets, qui me laissent froid puisque c’est vrai, je suis un homme haut en couleur, comme ils disent. Et je le savoure jour après jour. Et surtout nuit après nuit, auprès de la femme de rêve qui est la mienne.


De la pointe de ses cheveux noir-argentés jusqu’au bout de ses orteils, elle incarne la féminité, la douceur et la beauté. Des mensurations de magazine, une allure sportive, une intelligence académique… Même Georges Clooney ne saurait pas quoi demander de plus. Troublante et sexy en bleu de travail, baskets et t-shirt plein de cambouis (elle aussi est adepte des deux roues et n’hésite jamais à mettre les mains dans le moteur) tout autant qu’en robe du soir fendue et escarpins à talons. Pas de maquillage à outrance, juste le petit «plus» qu’il faut pour sublimer une plastique déjà parfaite. Comme le ferait un peintre avec la toute dernière touche de pinceau posée sur sa toile encore fraîche de son élan créatif.


En fait, non, ce n’est pas une femme de rêve, c’est un rêve incarné. Toujours là dans les bons, les moins bons et les carrément mauvais moments. Sans cesse à mes côtés. Parfois sur moi. Parfois en dessous. Souvent là où je ne l’attends pas, jamais absente lorsque je l’attends. Elle ne marche pas, elle vole.


Je n’oublierai jamais cette fois où je la vis se déplacer comme en apesanteur. Ses pieds semblaient ne pas toucher le sol. Je me rappelle qu’elle portait une longue robe qui descendait jusqu’à ses fines chevilles, tout en soie et en dentelles et dont la teinte oscillait entre le blanc pâle et le gris clair. Elle était avec moi dans une grande pièce sobrement meublée d’un simple canapé d’angle, d’une table basse en verre et de quelques étagères Kallax et Eket venues tout droit de chez Ikea, dont les couleurs faisaient écho à sa tenue.


Je la voyais se mouvoir avec la légèreté d’une brise de printemps et la grâce d’un papillon dans un jardin fleuri. Le décor autour d’elle disparaissait au fur et à mesure, comme pour la laisser seule en scène. Rien d’autre ne comptait que son unique présence. Moi-même, devenu simple spectateur, avais l’impression de ne pas être à ma place. Voire de ne plus être là.


Pourtant, je vis dans une maison de rêve. Elle n’est pas bleue ni adossée à la colline et il faut une clé pour y rentrer. On y trouve au rez-de-chaussée de grandes pièces hyper-lumineuses avec d’immenses baies vitrées et presque pas de murs. Au niveau inférieur, une piscine chauffée et à l’étage un immense salon convivial. Ajoutez à cela plein de chambres pour tous les amis de passage ; une vaste cuisine pour y préparer les meilleurs plats de la terre ; des salles de bain grandes comme des appartements.


Cette maison est plus qu’un refuge. C’est un univers à elle toute seule. C’est mon univers. Celui où je me sens le mieux. Ou plus précisément, le seul où je peux revendiquer d’être vraiment bien. Les murs de ma chambre-atelier changent d’aspect tous les jours, au gré de mon inspiration, de mon enthousiasme et de ma créativité. Tantôt graffés, tantôt couverts de papier peint, tantôt immaculés… Toujours le même lieu et pourtant jamais le même.


La vue depuis le grand salon du rez-de-chaussée donne sur un vaste champ en bordure d’une épaisse forêt de résineux. Il y avait aussi un immense champ accolé à la maison de mon enfance (j’espère que vous vous en rappelez, je vous en ai parlé tout au début de l’histoire). Mais il n’y avait pas de baie vitrée vertigineuse pour l’admirer. Pas plus qu’il n’y avait de forêt de l’autre côté de cette grande étendue végétale. À la place : une route sans croisement, seulement accessible en des points aménagés à cet effet et réservée aux véhicules à propulsion mécanique. Autrement dit une autoroute, telle que définie à l’article L-122-1 du code français de la voirie routière.


Il m’arrive souvent d’avoir l’étrange sentiment de planer au-dessus de cette grande étendue végétale. Parfois j’y parviens même sans avoir ouvert la fenêtre. Une sorte de Garou-Garou passe-vitre. À quoi bon s’encombrer de poignées si souvent récalcitrantes dès qu’il s’agit de basculer en mode oscillo-battant ? Dans ces moments-là, souvent, les espaces-temps se mélangent et il me vient alors en tête les images de mon enfance.


Je suis ici à un instant donné et là l’instant d’après. Jamais deux fois au même endroit. Tantôt ici, tantôt ailleurs. C’est aussi le résumé de mon métier de rêve. Je suis un innovateur-né, un concepteur d’histoires, un metteur en espace de personnages et d’objets inanimés qui, je vous le confirme Monsieur Alphonse de Lamartine, ont une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer. J’excelle entre réalité et science-fiction. Au-delà de tous les délires possibles. Mon terrain de jeu n’a aucune limite, ni dans les trois dimensions physiques, ni dans le temps.


Donnez-moi une feuille blanche et je vous en fais une saga en 10 tomes. Apportez-moi un verre d’eau et il deviendra tempête. Procurez-moi un éclair et j’en fais du chocolat à volonté. Les grains de sable? Ils n’enrayent jamais ma mécanique, car je les transforme en plage caribéenne. Donnez-moi une rose et je vous en fais un lit à faire se pâmer Jon Bon Jovi. Promettez-moi des artifices et ils deviendront de feux grandioses. Donnez-moi une barquette de fruits et un glaçon et vous obtiendrez un Titanic et son iceberg. Accrochez des cumulus dans un ciel bleu il en ressortira, au choix, des oreillers pour que les dieux puissent se reposer de la bêtise des Hommes ou bien des moutons pour que leurs anges puissent entretenir le jardin d’Eden.


Donnez-moi l’impossible et j’en fais un possible.


J’avais une vie de rêve. Jusqu’à ce que ce satané radioréveil commence à cracher les jingles lancinants de la première chaîne d’information continue, déversant dans ma chambre et dans mes oreilles les flots incessants de sinistres et déprimantes nouvelles. Cela fait trois quarts d’heure que Paris s’éveille. Cela fait cinq minutes qu’elle va prendre son train et que Johnny rentre.


Il est 5h45. Une nouvelle journée tout en morosité va commencer, parenthèse obligée dans la féérie de ma vie de rêves.

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